Que reste-t-il du Kâma-Sûtra en Inde ?

Que reste-t-il des pages du fameux recueil érotique indien aux nombreuses positions ? D’aucuns pourraient croire que les Indiens font l’amour comme ils savent préparer le curry, et qu’ils en parlent tout aussi facilement. Pourtant, la société indienne rougit devant le plus chaste baiser, et se fait on ne peut plus prude à l’évocation des amours charnelles. Où est passé le savoir-aimer qu’on inculquait aux générations d’antan ? Entretien avec le psychanalyste Sudhir Kakar.

Les jeunes indiens connaissent-ils le même amour que leurs ainés ?

Que reste-t-il de nos amours ? Un fantasme peut-être : celui d'une société où l'on savait s'aimer sous plusieurs dizaines de positions, sans honte et sans complexes. Le rêve d'un pays qui a su montrer le chemin du plaisir au reste du monde. Et si les Indiens n'étaient pas les dieux du sexe que nous imaginons… Sans goûter au fruit interdit, nous sommes allés demander à Sudhir Kakar, psychanalyste et auteur de Kâma-Sûtra, une nouvelle traduction ce que savaient vraiment les Indiens du fameux ouvrage.

Que savent les Indiens du Kâma-Sutra ?

Rien. Ils connaissent parfois l'existence du recueil, mais pas son contenu. Ils ne connaissent que les positions sexuelles c'est-à-dire un seul livre sur les sept ! Ils le voient comme un livre pornographique.

Explications : Le Kâma-Sûtra dont le nom vient de Kâma (dieu de l'amour)et Sûtra (l'aphorisme), le recueil n'est pas un guide sexuel, mais un guide de la vie amoureuse. On estime qu'il aurait été au 4ème siècle par Vatsayayana. Il a ensuite été traduit du sanskrit et adapté en 1883 par le linguiste anglais Sir Richard Francis Burton.

Même les jeunes Indiens, appartenant à la grande bourgeoisie ?

Même eux, ils ne font que regarder les photos ou les dessins. Le Kâma-Sûtra sans illustrations n'a pas d'intérêt pour eux. Ils considèrent que c'est un livre sur le sexe, ce qu'il n'est pas. Ces livres montrant les positions empruntent son nom au Kâma-Sûtra, mais ça n'est pas ça le Kâma-Sûtra.

L'Inde, en tant que société conservatrice, a-t-elle honte de cet héritage ?

Pas du tout, les Indiens sont fiers. Mais pour les mauvaises raisons, tout comme les occidentaux, ils ne voient dans l'ouvrage que l'étalage de positions sexuelles.

Qui achète le Kâma-Sûtra "authentique" aujourd'hui ?

Les personnes intéressées par l'Inde ancienne, l'Inde classique, surtout des universitaires. Ce que les touristes achètent, ce sont les autres versions, des livres qui ont plus à voir avec la pornographie.

Pourquoi avoir choisi comme titre Kâma-Sûtra, une nouvelle traduction ?
A l'époque victorienne, certaines choses n'étaient pas acceptables. Les femmes avaient énormément de droits et de pouvoir dans la version initiale du IVème siècle. Dans la traduction de Burton, il y a de nombreuses erreurs, notamment sur la sexualité des femmes, qui est sous-estimée.

Quand le Kâma-Sûtra est-il devenu un ouvrage pornographique, du moins considéré comme tel ?

Je dirai dans la première moitié du XXème siècle, sans doute dans les années 1930.

Comment le livre érotique le plus célèbre au monde a-t-il pu être écrit dans une société aussi prude que la société indienne ?

Il y a toujours eu une dialectique entre deux mouvements en Inde, entre l'ascétique et l'érotique. Tantôt l'une prend le dessus, tantôt l'autre. Entre le IVème siècle et le XIIème siècle, l'érotique a dominé. Le Kâma-Sûtra a été écrit à cette époque, de même qu'ont été construits les temples de Khajuraho (avec des statues érotiques). Puis le mouvement ascétique est arrivé, avec l'invasion musulmane, puis l'arrivée des Britanniques. Là, l'érotique a totalement disparu. Depuis quelque temps toutefois, certains signes laissent croire que l'érotique est de retour. Dans 40 ou 50 ans, la classe riche délaissera l'ascétique pour l'érotique, je crois.

Quant à savoir si les Indiens pratiquent le Kâma-Sûtra, afin de rendre hommage à cette référence culturelle majeure, la réponse n'est pas certaine. "Nous sommes toujours très prudes en public. J'ignore ce qu'il en est dans la sphère privée" . Nous aussi, du coup.


Sudhir Kakar débattra le jeudi 14 octobre au musée du quai Branly avec Vincent Cespedes sur le thème de la sexualité en Inde mise en regard avec la sexualité en Occident.

Image of Kâmasûtra
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