Le Réunionnais Danyèl Waro chante son maloya à New Delhi

De passage à New Delhi le 26 mars dans le cadre de la semaine de la francophonie, le chanteur réunionnais Danyèl Waro a embrasé la piste de danse avec le maloya, un chant traditionnel de la Réunion qu'il a remis au goût du jour. Dans une ambiance bon enfant, le public s’est laissé emporter par les accords énergiques de l'infatigable musicien amoureux de son île natale. Entretien traduit du créole.

C'est votre première fois en Inde? Comment trouvez-vous le pays?

Oui, c'est la première fois que nous venons en Inde. Mon arrivée ici a été assez déroutante! Je n'étais pas habitué à voir à la fois des vaches, des chèvres, des rickshaws, des bus et des voitures entassés sur la même route... La misère est évidemment très choquante, et il est d'autant plus impressionnant de voir à quel point modernité et pauvreté vont de pair, ici. Mais je suis content d'avoir pu découvrir ce pays, d'autant que chaque Réunionnais porte un petit bout d'Inde en lui. J'ai ainsi pu retrouver un peu de ma “réyonité” (identité réunionnaise), ici!

La musique indienne influence-t-elle vos compositions?

Je ne pense pas qu'il y ait d'influences directes de la musique indienne sur ce que je joue habituellement. Bien sûr, je suis déjà sensibilisé à la musique indienne depuis longtemps déjà, à travers les films, les chants et danses religieux. A la Réunion, je me rends souvent au temple hindou. Je marche sur le feu avec les autres pratiquants, et parfois nous organisons des sortes de bals hindous, où nous chantons et jouons des morceaux inspirés de la musique religieuse indienne.

Qu'est-ce que le maloya?

Le maloya peut être qualifié de "blues" réunionnais. Je dis "blues" au sens où le maloya est issu d'un genre musical créé par les esclaves afin de chanter leurs joies et leurs peines, sous le joug des maîtres planteurs. Le maloya est associé à la libération. J'ai eu un coup de foudre pour ce chant de résistance lorsque j'avais une vingtaine d'années, et depuis je n'ai eu de cesse de célébrer cet amour en le chantant et en le jouant tous les jours.

Le maloya fait partie de notre identité réunionnaise, il inclut des chants, des danses, et des instruments particuliers. La musique n'est pas un business pour moi. C'est une partie de moi-même, un moyen de m'exprimer. Je ne chante pas pour rentrer dans je ne sais quelle catégorie ou pour plaire à quiconque, je le fais parce que cela me permet de me sentir libre. Bien sûr, je peux dire que le maloya "m'a souri", j'ai eu la chance de pouvoir faire beaucoup de concerts, mais j'ai conscience qu'un jour, tout cela peut s'arrêter d'un coup: on ne sait jamais ce que le destin nous réserve!

J'essaie en tout cas de respecter le côté authentique de ma musique, et de ne pas en faire un commerce. Le maloya n'est pas uniquement un genre musical, c'est aussi une manière de vivre, une philosophie.

Vous êtes l'initiateur du concept créole de "batarsité". Pouvez-vous nous l'expliquer?

"Batarsité" signifie, littéralement, "bâtardise". On peut le prendre au sens péjoratif désignant des enfants sans père. Mais dans mon cas, je parle de "batarsité" au sujet de l'identité réunionnaise. Nous sommes un peuple profondément marqué par le métissage, ayant donné naissance à une culture particulière et unique. Chaque Réunionnais renferme en lui plusieurs origines, il ne peut donc s'associer à une catégorie particulière: on ne peut pas affirmer être Africain, Chinois, Indien ou Européen. Nous possédons tout cela à la fois!

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Quand on me voit, on aurait tendance à dire que je ressemble à un Européen. Il est vrai que je n'ai pas vraiment l'image d'un chanteur de maloya, avec mes cheveux blonds et mes yeux bleus: l'on verrait plutôt à ma place un homme beaucoup plus typé créole, un "kaf" ("cafre", créole aux origines malgaches ou africaines) chantant en créole. Mais non! Et c'est justement pourquoi je m'affirme en tant que "batar": je suis différent, tout en étant un membre à part entière de cette identité réunionnaise, la "réyonité", à laquelle je peux m'identifier sans ambiguïté. Je suis, comme tous mes frères créoles, fier de mes racines, et d'appartenir à cette "batarsité" réunionnaise...

Vous étiez militant, à vos débuts, pour le Parti Communiste Réunionnais, très connu à l'époque pour ses velléités autonomistes. Qu'en est-il aujourd'hui?

Je suis toujours engagé, mais le combat n'est plus le même. J'ai suivi un parti politique auparavant parce que j'étais jeune, et que j'ai pu intégrer une lutte. Mais j'ai plutôt un tempérament "guèl lib'" ("grande gueule"), je ne suis pas les stratégies politiques de calcul, d'élections, d'alliances, etc.

Je souhaite rester en accord avec ma liberté de parole. C'est pour cette raison que je ne trouve plus ma place au sein du Parti Communiste, je préfère m'inclure dans des groupes indépendantistes, autonomistes.

Aujourd'hui, c'est plus problématique. La Réunion est tout de même très dépendante de la France, économiquement; je croyais avant à un "grand soir", un grand leader, mais ce n'est plus le cas, à présent. Au fur et à mesure j'ai compris que je devais concevoir ma liberté tous les jours, et par moi-même. Je préfère me battre à ma manière, au lieu de forcément suivre un mouvement politique. Je fais mon bout de chemin, et j'essaie de bien faire les choses, à ma façon.

Je reste tout de même lucide. Je sème ce que j'ai envie de semer. Je me considère comme un "plantèr le mo" ("planteur de mots"), et j'essaie de "faire pousser" de l'émotion par la musique de mon pays... C'est là tout mon rôle!

Que faites-vous quand vous n'êtes pas en concert et que vous êtes à la Réunion?

Il faut que je compose mes chansons... Nous avons également d'autres projets. Nous travaillons notamment en bénévoles, ma femme et moi, avec l'association "Kaz kabar", où des cours de créole sont donnés aux enfants. Il faut aussi que je m'occupe de mes petits-enfants, que je passe du temps avec eux. Je chante pour eux tous les jours!

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